« Quelle est en effet la page, quelle est la parole dont Dieu est l'auteur, dans l'Ancien et le Nouveau Testament, qui ne soit une norme parfaite pour la vie humaine ? Quel est le livre des saints Pères catholiques qui ne nous fasse entendre comment courir tout droit jusqu'à ce que nous parvenions à notre créateur ? »

Translatio

07/01/2017

L'ÉPIPHANIE


Sermon de saint Pierre Chrysologue
sur le Mystère de l'Épiphanie 
Saint Pierre, archevêque de Ravenne (+451) fut surnommé ‘Chrysologue’ (parole d’or) en raison de ses talents de prédicateur. Ses homélies sont restées célèbres par leur profondeur théologique et leur très belle rhétorique. Les plus remarquables sont celles qui portent sur le mystère de l’Incarnation.

Les signes évidents de la divinité de Jésus-Christ ont toujours été présents dans le sacrement lui-même de son Incarnation [1], mais la solennité d’aujourd’hui révèle et manifeste de plusieurs façons cette venue de Dieu dans un corps humain, pour que la mortalité [2], toujours plongée dans l’obscurité, ne perde pas, par ignorance, ce qu’elle n’a mérité d’obtenir et de posséder que par la grâce. Car Celui qui a voulu naître pour nous n’a pas voulu être ignoré de nous ; et il se manifeste ainsi pour que le grand sacrement de la bonté ne tourne pas en occasion de grande erreur [3].



Aujourd’hui, le mage découvre, vagissant dans un berceau, celui qu’il cherchait parmi les étoiles comme un être flamboyant. Aujourd’hui, celui que le mage cherchait depuis longtemps dans l’obscurité des astres, il l’admire en toute clarté dans des langes. Aujourd’hui, le mage est profondément bouleversé par ce qu’il voit : il voit le ciel sur la terre, la terre au ciel, l’homme en Dieu, Dieu en l’homme, et le Dieu que l’univers ne peut contenir inclus dans un corps minuscule. Incapable de scruter plus avant et de rien y comprendre, le mage adore ; il voit que, dans le ciel, les étoiles, la lune et le soleil ne brillent pas autant que cette chair lumineuse qu’il contemple sur terre ; il voit dans un seul et même corps, l’échange qui s’est opéré entre humanité et divinité [4]. Croyant en sa divinité, il perçoit sa royauté, il comprend que ce Dieu va mourir par amour pour le genre humain ; saisi d’effroi, il se demande comment Dieu peut mourir, et comment peut être tué le restaurateur de la vie.

Et c’est ainsi que le mage cesse de chercher par la science ce que la science humaine ne peut découvrir : réalisant qu’il a erré longtemps dans le ciel avec les astres errants [5], il se réjouit d’avoir atteint Dieu sur la terre, sous la conduite de l’unique étoile ; et il comprend que tout ce que les yeux humains voient dans le ciel en toute clarté est voilé de profonds mystères. Et se voyant déjà croyant sans hésitation, il confesse, de ses présents mystiques, Dieu par l’encens, le roi par l’or, celui qui doit mourir, par la myrrhe. Par l’encens il honore Dieu, par l’or, le roi, pour satisfaire, par un riche hommage, celui qu’il avait approché et offensé par une entreprise indiscrète et importune [6] ; et il accomplit ce que beaucoup attendaient d’un rejeton stérile d’Éthiopie : L’Éthiopie tendra les mains vers son Dieu (Ps 67). En voyant le Christ, le mage tend les mains vers lui avant le Juif : tandis que le Juif livrait criminellement le Christ à Hérode, le mage, lui, confessait le Christ Dieu par ses présents. C’est ainsi que le païen qui était le dernier est devenu le premier [7] : la cruauté des Juifs est ainsi attestée, tandis que la foi des mages consacre la croyance chez des Gentils [8].




Aujourd’hui le Christ est entré dans le bain du Jourdain pour y laver le péché du monde : Jean lui-même atteste que c’est pour cela qu’Il est venu : Voici l’agneau de Dieu, voici celui qui efface les péchés du monde.

Aujourd’hui le serviteur possède le Seigneur, l’homme, Dieu, Jean, le Christ ; il le possède pour en recevoir le pardon, non pour le donner.

Aujourd’hui, comme dit le prophète : La voix du Seigneur est au-dessus des eaux (Ps 28). Quelle voix ? Celui-ci est mon Fils unique, en qui je me complais.

Aujourd’hui la voix de Dieu est au-dessus des eaux car Dieu le Père, pour fonder la foi en sa génération, se tient comme témoin de son Fils, comme répondant. Celui-ci est mon fils bien-aimé : il n’était d’autre pour rendre ce témoignage car le secret du Père n’avait pas de témoin ; la génération divine n’est observée de personne ; la divinité n’apprend rien de l’extérieur, comme le dit le Fils : Personne ne connaît le Fils si ce n’est le Père, et personne ne connaît le Père si ce n’est le Fils (Mt 11).

Aujourd’hui l’Esprit Saint plane sur les eaux (Gn 1,2) sous la forme d’une colombe : de même que la colombe de Noé avait annoncé que les eaux du déluge universel s’étaient retirées du monde (Gn 8), ainsi, par ce signe, on apprend que le naufrage perpétuel du monde a pris fin ; la colombe du Saint-Esprit ne porte pas comme l’autre un rameau d’olivier, mais elle répand sur la tête du nouveau Père de l’humanité l’huile de la nouvelle onction, pour que se réalise ce que le Prophète avait prédit : C’est pourquoi Dieu, ton Dieu t’a oint de préférence à tes compagnons, d’une huile d’allégresse (Ps 44).

Aujourd’hui, le Seigneur est au-dessus des eaux. On dit bien ‘au-dessus des eaux’ plutôt que sous les eaux, parce que le Christ ne se soumet pas à son baptême, mais commande aux sacrements [9].

Aujourd’hui le Dieu de Majesté a fait retentir sa voix, et si la voix du Père a retenti du haut du ciel, si le Fils se tient dans les eaux du Jourdain, et si le Saint-Esprit vient apparaître corporellement du haut du ciel, pourquoi le Jourdain qui a fui la présence de l’arche de la loi (Josué 3) ne s’enfuit-il pas en présence de toute la Trinité ? Pourquoi ? Parce que celui qui rend hommage à la bonté [divine] commence à ne plus être sous la crainte. Ici la Trinité répand la totalité de sa grâce, parle tout entière charité ; alors, l’arche se saisit les éléments pour constituer des serviteurs mus par la crainte [10]. Mais au milieu de tant de si grands prodiges, Jean se tient impavide, parce qu’il ne peut pas craindre celui qui, comme en fait foi le témoignage angélique, n’est né que pour l’amour de Dieu.

Aujourd’hui, le Christ donne le premier de ses signes célestes, en changeant l’eau en vin : celui que le Père avait déjà démontré comme Fils par sa voix, se démontre lui-même comme Dieu par des miracles, car il est l’auteur des éléments celui qui les transforme ; et il a fait la nature, celui qui n’a pas de peine à agir à l'encontre de la nature : l’eau se change en vin pour que la faiblesse de notre nature se relève dans la vigueur de la divinité. Celui qui, par la multiplication abondante et discrète de cinq pains fractionnés, a augmenté et étendu de la nourriture jusqu’à rassasier cinq mille hommes, a pu, au festin des noces, augmenter et perpétuer des mesures de vin à perpétuité pour les convives qui devaient venir. Mais l’eau devait être changée dans le mystère du sang, pour que le Christ offrît à ceux qui boiraient des coupes sans mélange issues du vase de son corps [11] ; et pour que cette prophétie soit accomplie : Et qu’il est illustre ton calice qui enivre ! (Ps 22)

La divinité du Christ est donc aujourd’hui établie de trois façons : par les présents des mages, par le témoignage du Père, par le changement de l’eau en vin ; en effet, l’autorité de la Sainte Écriture a établi que toute parole se déciderait d’après deux ou trois, en disant : Toute chose se décide d’après la déposition de deux ou trois témoins (Mt 18). Mais parce que cette festivité elle-même nous invite à nous rendre à la table du Seigneur et à la joie de ce calice [12], il suffit d’une brève conclusion pour de si grands mystères, par notre Seigneur Jésus-Christ qui vit et règne toujours et dans les siècles des siècles. Amen.

Lire notre exposé sur : la fête de l'Épiphanie.
Lire la suite de l'exposé sur l'Épiphanie : le Baptême du Christ.



[1] Le mot ‘sacrement’ signifie ici mystère et signe sacré. Les signes de la divinité du Christ ont été présents tout au long de la vie terrestre du Verbe incarné.

[2] Le genre humain mortel.

[3] Le grand sacrement de la bonté divine est le mystère de l’Incarnation. Mais si Jésus-Christ ne manifestait pas sa divinité, il serait considéré seulement comme un homme et ignoré comme Dieu. Ainsi l’Incarnation deviendrait occasion d’erreur. La fête de l’Épiphanie célèbre les premières manifestations de la divinité du Christ.

[4] Jésus-Christ a pris notre humanité pour nous faire don de sa divinité. « O admirable échange ! Le créateur du genre humain, assumant un corps vivant, a daigné naître d’une vierge ; et naissant comme un homme mais sans semence, il nous a fait don de sa divinité. » (Liturgie du 1er janvier)

[5] Jeu de mot sur ‘errant’. L’homme erre, parce qu’il est dans l’erreur. Les astres errent, parce qu’ils n’ont pas de lieu fixe. ‘Planète’ vient du grec πλανᾶν qui signifie ‘errer’.

[6] L’entreprise indiscrète et inopportune consiste à chercher Dieu dans les astres.

[7] Cf. Mt 19,30 ; 20,16.

[8] Les mages sont les premiers païens à se convertir au Christ. Leur foi est comme une consécration des peuples ‘gentils’ qui sont appelés à entrer dans l’Église.

[9] Le Christ ne se soumet pas au baptême de Jean mais il institue le baptême qui est le premier de tout l’ordre sacramentel.

[10] Par les miracles de la traversée du la Mer Rouge, du Sinaï et du Jourdain Dieu constitue le peuple hébreu et s’assure sa fidélité par la crainte.

[11] Le vin dans lequel a été changée l’eau à Cana est le signe du sang du Christ qui est consacré dans l’Eucharistie.

[12] L’Épiphanie est donc aussi une invitation au sacrement de l’Eucharistie annoncé et symbolisé par le miracle de Cana.