« Quelle est en effet la page, quelle est la parole dont Dieu est l'auteur, dans l'Ancien et le Nouveau Testament, qui ne soit une norme parfaite pour la vie humaine ? Quel est le livre des saints Pères catholiques qui ne nous fasse entendre comment courir tout droit jusqu'à ce que nous parvenions à notre créateur ? »

Translatio

4 septembre 2017

La 'prière de Jésus' en Occident 2)




Que nous soyons debout ou en mouvement, que nous mangions ou que nous buvions, toujours l’agrafe d’or IHS doit être dessinée sur notre coeur. Si nous ne pouvons rien d’autre, nous devons l’imprimer par nos yeux dans notre âme; nous devons en avoir toujours la bouche pleine et y penser avec tant de ferveur que nous en rêvions la nuit...


Ainsi s’exprimait le bienheureux Henri Suso, dominicain rhénan du XIVe siècle. Pour matérialiser le “mariage spirituel” contracté avec la Sagesse éternelle, il grava sur sa poitrine avec un stylet le nom de Jésus IHS, et engageait ses disciples à porter sur eux, caché sous leurs vêtements, le saint Nom de Jésus, en signe d’amour perpétuel. Il enseignait en outre de réciter chaque jour un Pater Noster avec l’oraison jaculatoire : “Béni soit le Nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ et celui de la glorieuse Vierge Marie, sa Mère, dans l’éternité et au delà ! Amen.” [1]
Tandis que les disciples de Suso portaient le Nom de Jésus caché sous leurs vêtements, les chevaliers suédois de l’Ordre des Séraphins, fondé en 1334, le portaient ostensiblement.

Parmi les auteurs spirituels du XIVe siècle dont l’influence dépassait largement les limites des cloîtres, il faut mentionner Ludolphe de Saxe, dominicain avant d’être chartreux, mort en 1378. Dans la célèbre”Vie de Notre-Seigneur” d’après les quatre Évangiles, on peut lire à propos de la Circoncision :

Christ est un nom de grâce, mais Jésus est un nom de gloire. C’est pourquoi, de même qu’ici-bas, par la grâce du baptême, du “Christ” nous sommes appelés Chrétiens, de même dans la gloire céleste, du même Nom de “Jésus” nous serons appelés Jésuites, c’est-à-dire du “Sauveur” - Sauvés. Et l’on peut dire, qu’il y a autant de différence entre les noms “Jésus” et “Christ”, qu’il y en a entre la grâce et la gloire.

En Italie, le bienheureux Jean Colombini adressait, non plus à des disciples choisis mais à l’ensemble des fidèles, des prédications enflammées et spectaculaires, par lesquelles il exhortait le peuple chrétien à vénérer le saint Nom de Jésus : “Le Nom de Jésus se meurt !” criait-il en parcourant les places publiques des cités italiennes, “Vive, vive Jésus-Christ ! Loué soit Jésus-Christ éternellement !”
Ainsi recommandait-il à ses disciples d’ordonner tout leur apostolat à la louange de Jésus-Christ :
Que son Nom ne s’éloigne jamais ni de votre cœur ni de votre bouche, même quand vous êtes pris par une occupation extérieure. … Jour et nuit, sur les places et aux carrefours, crions le Nom béni de Jésus, descendons, s’il le faut, jusqu’à l’enfer pour l’y clamer. Là, les hommes sont précipités en masse parce qu’ils ont oublié ce Nom et l’ont méprisé. Allons-y donc, nous, en répétant ce cri : “Vive et vive le très saint Nom de Jésus !” [2]

Treize ans après la mort du bienheureux Colombini, naissait à Sienne également, celui qui serait au début du XVe siècle, l’animateur décisif de la dévotion au saint Nom de Jésus : saint Bernardin. Prédicateur très populaire, il s’en prit à l’habitude courante de jurer et de blasphémer en présentant à la foule, à la fin de tous ses sermons, une tablette sur laquelle il avait fait peindre en lettres d’or le Nom de Jésus au centre d’un soleil à douze rayons : le Nom de Jésus, disait-il, est semblable au soleil, et les douze rayons symbolisent les douze apôtres par qui la foi a été diffusée dans le monde. Le peuple s’agenouillait alors, et adorait dévotement le saint Nom. Plusieurs prédicateurs franciscains adoptèrent cette pratique, et parfois même dans les processions, ils firent porter devant la Croix la tablette où étincelait le Nom de Jésus.
Ces démonstrations très extérieures devinrent bientôt suspectes d’idolâtrie, ou au moins de superstition; certains fidèles faisant du trigramme une sorte d’amulette ou un porte-bonheur. Mais saint Bernardin avait pris soin de préciser, que le culte rendu au Nom de Jésus s’adressait à Celui que ce Nom désigne, c’est-à-dire au Verbe Incarné :

De même que vous adorez Jésus dans sa chair, de même vous devez adorer le Nom de Jésus : non pas les trois lettres peintes ou sculptées, non pas le signe, mais celui qu’il signifie, car le Nom de Jésus signifie pour nous le Sauveur, le Rédempteur, le Fils de Dieu.

Néanmoins, quelques théologiens se sont émus… On parla d’une nouvelle hérésie… Bernardin fut dénoncé. Il dut comparaître devant le pape Martin V en 1427 pour rendre compte de son enseignement. Son disciple et ami, saint Jean de Capistran, le rejoignit aussitôt à Rome pour l’assister dans cette délicate circonstance. Après avoir entendu les deux franciscains, le pape les félicita, approuva leur méthode et les encouragea. Mais pour mettre un terme aux accusations formulées contre la tablette IHS, le pape ordonna d’y ajouter le signe de la croix. De là, se généralisa l’usage de surmonter la barre transversale du H d’une petite croix.

Le pape Martin V ne s’en tint pas à cette simple approbation. Il ordonna que des prières solennelles et une grande procession aient lieu dans Rome en l’honneur du saint Nom de Jésus, et il tint à assister plusieurs fois en personne, et avec les cardinaux, aux sermons que saint Bernardin prononça durant 80 jours de suite par toute la ville.
Non seulement en Italie, mais dans la plupart des pays d’Europe, le Nom de Jésus fut peint ou sculpté à la façade des églises et au-dessus de la porte d’entrée des maisons privées. Les disciples de saint Bernardin et saint Jean de Capistran continuèrent à propager cette dévotion.

En 1455, les Turcs menaçaient d’envahir la Hongrie. Quand l’armée chrétienne, à la demande du pape, fut réunie à Belgrade, Jean de Capistran obtint, pendant qu’il célébrait la messe, l’assurance que, par la vertu du Nom de Jésus et de sa sainte Croix, les chrétiens remportent la victoire. Dès lors, il accompagna partout les combattants qui, avec lui, ne cessaient d’invoquer le Nom de Jésus. Les Turcs prirent la fuite le 14 juillet 1456. [3]






[1] Cf. Ex 15,18 Dominus regnabit in aeternum et ultra...

[2] Ceux qui croient pouvoir reprocher à Hilarion des exagérations verbales devraient davantage fréquenter les spirituels occidentaux des XIVe, XVe et XVIe siècles...

[3] La liturgie rappelle cet événement dans la collecte de la fête de saint Jean de Capistran au 28 mars.